mer. 06 août 2025, 23:16
Encore peu familier du Sénat, mais à l'aise dans ses fonctions de Ministre de la Diplomatie, Abram Montefore avait décidé de prendre la parole pour répondre aux critiques de la droite libérale et des conservateurs sur le texte qu'il avait co-rédigé.
Madame la Présidente du Sénat,
Je souhaite appuyer au nom du Conseil et de notre diplomatie les textes aujourd'hui étudiés par le Sénat, notamment au regard de l'avis donné par le Très Honorable Chef de l'Opposition ainsi que mon collègue l'honorable Sénateur Sørensen. Leurs réponses à notre défense du projet proposé révèle des contradictions dans leurs raisonnement, dont il me paraîtrait opportun que le Sénat obtienne des éclaircissements. Je vais donc tâcher d'y répondre afin de permettre au Sénat de prendre la meilleure décision, sans céder aux détournements de raisonnement ou aux facilités de pensée.
Tout d'abord concernant le Très Honorable Chef Meyer, sur l'avis donné au nom de l'Opposition Officielle, je ne peux que rester perplexe. Nous défendons un principe : celui que certains armements sont indignes de par leur nature et leur portée.
Il s'agit bien là non d'une stratégie de désarmement mutuel à visée de politique diplomatique, mais d'un principe que nous défendons dans notre vision de l'ordre international.
Il serait opportun de n'adopter pareil texte que lorsque tous les autres pays les auront proscrits. Mais nous ne parlons pas là d'être des opportunistes : nous parlons d'être des pionniers.
Ce que je souhaiterais savoir, madame la Présidente, c'est si, du point de vue de l'Opposition, au motif que les autres pays ne l'ont pas tous proscrit, nous devrions nous abstenir d'interdire la torture ? Ou encore le crime de génocide ? Ou même la traite des esclaves ?
Et qu'en est-il alors du traitement des prisonniers de guerre ? Au motif qu'un pays contre lequel nous sommes en guerre ne respecte pas le statut des prisonniers de guerre, nous devrions massacrer leurs prisonniers que nous détenons ?
Il s'agit de la même question. Si du moins, nous considérons que les massacres de masse et indistingués permis par ces armements sont bien des crimes d'une atrocité majeure.
Je tiens à rappeler, madame la Présidente, que ce texte ne vise pas à décréter un équilibre des forces des armements cruels.
Premièrement parce que nous savons que les pires régimes de ce monde, ceux qui ont le plus de chance d'être nos ennemis, ne se soumettront à aucune de nos initiatives pour défendre le bien contre la cruauté, à moins d'une pression internationale qui doit bien être menée.
Deuxièmement, que nous n'aurons aucun intérêt stratégique en cas de conflit si nous ne concluons pareille convention qu'avec nos alliés et avec ceux qui nous soutiennent.
Et troisièmement, qu'il n'y a pas lieu de chercher pareil équilibre, parce que notre arsenal nucléaire, l'ultime dissuasion qui existe, n'est pas affecté. Et qu'il garantit à lui seul toute forme d'équilibre des forces.
Ce texte vise d'abord et avant tout à montrer la manière dont un pays civilisé conduit des hostilités. En épargnant les vies humaines innocentes autant que possible. En ne cherchant pas à provoquer de souffrances inutiles par sadisme ou par haine d'autres peuples. En proportionnant notre force à ce qui est justement requis pour atteindre des objectifs militaires avant toute chose. Voilà pourquoi il faut réguler nos armements, voilà pourquoi il faut abandonner nos armes chimiques, conçus tous pour la souffrance inutile, pour le meurtre de masse et indistingué, pour des objectifs de terreur plutôt que des objectifs militaires.
Pour cette raison, au nom de mon parti, et en attendant la position du Conseil Impérial, je m'oppose aux deux amendements que l'Opposition a proposé en commissions.
Abram s'arrêta, bu son verre d'eau, prit une profonde inspiration, et reprit ses réflexions.
J'appelle également à rejeter l'amendement proposé au Sénat sur la loi, visant à abolir la rétroactivité de la poursuite de ces crimes. Je tiens à rappeler qu'il ne serait pas nouveau, y compris dans un système de droit, de condamner rétroactivement un crime majeur, à l'instar des crimes de génocide. Si nous découvrions aujourd'hui, comme d'autres gouvernements phoéciens l'ont découvert récemment avec le scandale Pemberton, qu'une compagnie saphyrienne développait des armes biologiques depuis des années, devrions-nous les laisser impunis, au motif que nous ne les réprimons qu'aujourd'hui ? Si nous découvrions qu'au cours de la dernière crise karélyenne, des agents boroweniens sur notre territoire ont utilisés des armes chimiques sur nos soldats, devrions-nous ne pas les poursuivre au motif qu'ils n'ont à l'époque rien fait de mal ? Et si nous découvrions que des militaires oxannes sont responsables de la persistance de mines anti-personnelles à travers les campagnes de l'Adolynie d'aujourd'hui, devrions-nous les laisser ne pas en assumer les conséquences actuelles ?
Les honorables sénateurs de l'Opposition ont leurs avis et leurs limites sur le principe de non-rétroactivité. Je soutiens que ce principe est tout à fait légitime et fondamental pour défendre des justiciables qui ne pouvaient savoir que leurs actes constitueraient une infraction. Mais les personnes ayant recourus à de pareils armements - et je rappelle que seul l'usage de ces armements est visé - ne peuvent en avoir fait usage qu'en conscience de la malveillance de leurs actes, et doivent être réprimés à la hauteur du mal qu'ils savent qu'ils commettraient.
Maintenant, concernant l'Honorable Sénateur Sørensen, lequel affirme que les charges aux sabres ont disparus, et nous appelle à prendre conscience de ce qu'est la guerre moderne.
Je pense que le Sénateur Sørensen pourrait également prendre conscience du fait que ce qui distingue d'abord les guerres modernes des conflits révolutionnaires, ce n'est pas la disparition du cheval, mais la réduction drastique des effectifs engagés. Combattre, aujourd'hui, signifie miser sur la qualité plutôt que la quantité. Nous envoyons des hommes protégés, équipés, formés et moins à même d'être affecté par les combats, plutôt que de la chair à canon. Pourquoi il est important de prendre conscience de cet état de fait ? Parce que les armes chimiques, radiologiques et biologiques qui empoisonnent en masse, les armes incendiaires et à sous-munition qui déciment en masse, sont d'abord conçues pour tuer des hommes, en masse.
Aussi, ce ne sont pas nos soldats professionnels qui seraient les plus affectés par ces armements. Ceux qui en souffriraient d'abord, ce seraient les jeunes recrues, moins bien équipés pour faire face, et surtout, ce seraient les civils, dommages collatéraux de conflits qui redoubleraient d'horreur.
Alors je suggère au Sénateur Sørensen de suivre son propre conseil et de ne pas se montrer naïf. Quant on utilise de telles armes, ce n'est pas pour atteindre des objectifs tactiques, mais pour tuer en masse et indistinctement.
Par ailleurs, mon honorable collègue n'apprécie pas que nous parlions d'honneur militaire. J'aimerai toutefois lui demander si pour lui, il n'y a pas une distinction dans la fierté qu'un combattant saphyrien peut avoir, s'il abat d'un tir ciblé un haut-gradé de l'armée génocidaire oxanne au milieu d'un village adolynien, ou s'il rase ledit village au napalm pour atteindre sa cible.
J'aimerai également, madame la Présidente, que le Sénateur réfléchisse à cette nation morale dont il parle. Penserait-il également que notre pays pourrait se présenter comme moral, si nous avions utilisé notre armement chimique contre des villes naroisiennes alors que nous voulions libérer leur territoire ? Si toutes les semaines, dans les campagnes de l'Orient, des enfants et des civils innocents étaient retrouvés morts ou mutilés par des mines anti-personnelles que nous aurions disséminé au gré de nos avancées ? Si les vétérans brûlés chimiquement se comptaient par dizaine de milliers à Narois ? Et comment aurions-nous pu paraître un libérateur pour les peuples du Dawwfiq et de l'Oxanna, si nous nous montrions aussi cruels envers eux que ceux que nous allions y combattre ? Puisque le Sénateur Sørensen évoque un "oeil pour oeil, dent pour dent", suggère-t-il que nous aurions dû rendre au talion les massacres ethniques commis par les autorités oxannes ?
Je pense que nous en conviendrons tous dans ce Sénat, madame la Présidente, que notre stature sur la scène internationale, la vision globale que nous défendons et le prestige de nos forces seraient bien différents si nous ne nous étions pas tenus à nos principes. Et c'est parce que nous avons ces principes que nous considérons comme sacrés, que nous proposons au Sénat de les inscrire aujourd'hui dans la loi.
Quant à la capacité du Saphyr à mener cette discussion dans le débat international sur le droit de la guerre, il est évident que notre initiative, qui inclut l'abandon de tout notre programme chimique, et une interdiction rigoureuse de ces mêmes armements, nous place dans une position qui confortera l'exemplarité de nos forces armées et la sincérité de notre initiative.
Et si nous voulons montrer l'exemple, nous n'allons pas attendre un quelconque consensus sur ces armements pour nous y plier. Tout comme nous n'allons pas attendre qu'une nation l'exige de notre part. Nous avons notre souveraineté et notre propre voie à montrer au monde, et j'en fais le serment, madame la Présidente, nous la défendrons avec force, sans attendre ni nécessiter l'accord de qui que ce soit.
Je vous remercie, Madame la Présidente.
Après s'être illustré à tenter de répondre à deux représentants de l'Opposition, Abram retourna à sa place. Satisfait, applaudi par quelques sénateurs de la majorité, il fit une tape amicale sur l'épaule d'Eustache en reprenant son siège.